Des archives Immaculata:


 

NOTRE-DAME DE FRANCE

OU

HISTOIRE

DU

CULTE DE LA SAINTE VIERGE

EN FRANCE

DEPUIS L'ORIGINE DU CHRISTIANISME JUSQU'À NOS JOURS.

PREMIER VOLUME

COMPRENANT

L'HISTOIRE DU CULTE DE LA SAINTE VIERGE
DANS LES SIX DIOCÈSES
DONT SE COMPOSE LA PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE DE PARIS;

PAR

M. LE CURÉ DE SAINT-SULPICE. [M. Hamon]

Regnum Galliae, regnum Mariae.

 

PARIS

HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR,
RUE GARANCIÈRE, 8.

1861


INTRODUCTION.

Il est en France, depuis trente ans environ, un fait religieux singulièrement remarquable; c'est un élan inaccoutumé des âmes vers le culte et l'amour de la sainte Vierge: les enfants de la foi aiment à se revêtir de ses livrées, à porter ses médailles, à décorer ses autels, à lui élever des statues, à visiter en pieux pèlerins ses sanctuaires, à célébrer ses fêtes avec pompe et à faire de tout le mois de mai en particulier comme une série de solennités en son honneur. L'Orient a vu le drapeau de Marie flotter sur nos navires dans l'expédition de Crimée; et au retour de cette guerre si glorieuse pour nos armes, la France, avec le concours de son argent et les canons pris à Sébastopol, a érigé à la Mère de Dieu une statue colossale sur un des points les plus élevés de l'empire, sur le rocher Corneille, près de la cathédrale du Puy-en-Velay.

Ce culte et cet amour de Marie sont-ils une nouveauté dans la religion? Non certainement; c'est au contraire un retour aux traditions de nos pères; c'est le sentiment français qui se réveille, après avoir été quelque temps mis au silence et comme assoupi par la grande voix de la tempête irréligieuse de 93. Aimer et honorer Marie, c'est renouer le présent au passé, c'est continuer nos pères, c'est conserver le dépôt que nous tenons d'eux et cultiver l'héritage qu'il nous ont légué; comme au contraire être hostile ou seulement indifférent au culte de Marie, c'est renier nos pères, c'est être mauvais Français.

Pour constater cette assertion, on a désiré une histoire qui n'a point encore été faite, et qui cependant offre un immense intérêt, c'est l'histoire du culte de la sainte Vierge en France, depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours. On a même pensé qu'il ne pouvait être pour ce travail de moment plus opportun que celui où un monument colossal vient de porter jusqu'aux nues le témoignage de l'amour de la France envers Marie, et qu'à côté de ce monument il convenait de dresser à la gloire de la Mère de Dieu un monument littéraire qui révèle à tous combien la France a toujours aimé la sainte Vierge. Dans ce but, un comité s'est formé à Paris sous le titre de Comité historique de Notre-Dame de France; et voulant rendre cette histoire aussi complète que possible, il s'est adressé non-seulement à divers archéologues, à l'École des Chartes et à ses correspondants dans les départements, mais encore à tous les évêques de France, réclamant leur concours pour une oeuvre si grande et tout à la fois si belle.

Ce concours n'a point fait défaut, et c'est le résultat des recherches exécutées dans tous les diocèses, dont nous commençons aujourd'hui la publication. Nous parcourons chaque diocèse l'un après l'autre, nous y passons en revue tout ce qui peut faire ressortir, et dans les temps anciens et dans les temps modernes, la dévotion de la France envers la Vierge-Mère, les sanctuaires élevés à sa gloire, les pèlerinages établis en son honneur, les confréries enrôlées sous sa bannière, les hommages divers qu'on lui rend, et les grâces par lesquelles elle répond à la confiance des peuples.

Mais pour lire cet ouvrage avec plus de fruit, plusieurs notions préliminaires nous semblent indispensables.

I. Il faut bien comprendre que le culte de Marie n'est pas seulement profondément français, mais qu'il est bien plus encore profondément chrétien. Car il entre dans l'essence même du christianisme, puisqu'on ne peut admettre que le Verbe de Dieu s'est fait homme en la sainte Vierge, ou ce qui est la même chose, qu'elle est la mère de Jésus-Christ, sans admettre par là même que l'honorer est un devoir pour tout chrétien. La gloire de Jésus-Christ rejaillit essentiellement sur sa Mère, la couvre de ses splendeurs et la rend par là même digne de tout hommage: y manquer, c'est manquer à Jésus-Christ même; c'est le blesser dans son affection de Fils; c'est nous priver nous-mêmes de toutes les grâces qu'une telle Mère peut mieux que toute autre obtenir d'un tel Fils. Aussi l'Évangile nous présente-t-il comme premiers modèles de ce culte tout ce qu'il y a de plus vénérable: c'est l'archange Gabriel dont nous empruntons les propres paroles pour en faire l'expression de nos hommages: Je vous salue, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes; c'est sainte Élisabeth qui, inspirée par l'Esprit divin, répète la louange descendue du Ciel: Vous êtes bénie entre toutes les femmes, en y ajoutant cet autre éloge: Le fruit de vos entrailles est béni. C'est plus que tout cela, c'est Jésus-Christ lui-même qui a rendu à Marie pendant trente ans un culte filial de confiance et de tendresse, de soumission et d'obéissance, et erat subditus illis. -- Aussi voyons-nous le culte de Marie en honneur dès les temps apostoliques. Les récentes découvertes faites aux Catacombes romaines nous montrent à côté du portrait de Jésus-Christ le portrait de la sainte Vierge; preuve que dès lors on l'honorait dans les exercices religieux. Les Évangiles apocryphes, de leur côté, qui, malgré certains récits contestables, n'en portent pas moins l'empreinte de l'esprit et des sentiments des premiers siècles, parlent des hommages que dès lors on rendait à Marie. Enfin les liturgies apostoliques contiennent les plus belles invocations à la Mère de Dieu avec la louange de ses grandeurs et de ses perfections, et si ces liturgies n'ont été éditées qu'au cinquième siècle, c'est que les fidèles, récitant tous les jours par coeur ces dévotes prières, les conservaient si bien dans leur mémoire qu'on ne jugea pas nécessaire de les publier plus tôt; ce retard par conséquent ne fait que leur donner plus d'autorité en nous les montrant écrites dans les âmes avant d'être écrites dans les livres. (Voyez la Sainte Vierge vivant dans l'Église, par M. Auguste Nicolas, t. 2, p. 35 et suiv.)

II. Quelques lecteurs pourront peut-être trouver étranges tous ces hommages qu'on rend à la sainte Vierge, et qui dépassent sans comparaison le culte qu'on rend aux anges et aux saints. Mais la raison de ce culte exceptionnel rendu à Marie est facile à concevoir; c'est la prééminence incomparable de sa condition par-dessus tous les anges et les saints. Les anges, en effet, les saints et toutes les créatures, même les plus parfaites qui se puissent imaginer, ne sont et ne peuvent être que les serviteurs de Dieu, les sujets de son royaume. Or Jésus-Christ doit essentiellement à sa Mère une place de distinction au-dessus de tous ses serviteurs et de ses sujets, c'est-à-dire, la place de Reine du ciel et de la terre, de Reine des anges, des hommes et de toutes les créatures possibles. Il y a donc entre Marie et toutes les créatures possibles la même distance qui existe entre la mère et les serviteurs de la maison, entre la reine et les sujets d'un empire, et par conséquent, si nous honorons les saints comme fidèles serviteurs de Dieu, nous devons bien davantage honorer Marie comme Mère de Dieu. A cette raison fondamentale, nous pouvons ajouter que, si les saints attirent nos hommages par l'éminence de leurs vertus, Marie dont le mérite, élevé à la hauteur de sa divine maternité, dépasse incomparablement toutes les vertus des saints, commande bien plus puissamment à nos coeurs de lui rendre un culte tout exceptionnel.

III. Toutefois le culte de Marie doit toujours demeurer infiniment au-dessous du culte de Dieu, et il ne peut y avoir aucune proportion entre l'un et l'autre. A Dieu seul appartient l'adoration, parce que seul il a le souverain domaine sur toute créature du ciel et de la terre; seul il est créateur, seul il est Dieu, et par conséquent seul il peut être honoré comme tel. Marie, quelque haut placée qu'elle soit comme Mère de Dieu, n'est jamais qu'une créature, que la servante du Seigneur, ainsi qu'elle se nomme elle-même, ecce ancilla Domini, et tout ce qui, dans l'exercice de son culte, paraîtrait s'écarter de cette notion, doit être ou entendu en ce sens, s'il est possible, ou réprouvé. Si, par exemple, on exalte la puissance de Marie, on ne veut pas parler d'une puissance d'action sur la nature, comme si elle pouvait par elle-même en changer les lois; on entend seulement une puissance d'intercession, en ce sens qu'elle est si aimée du Dieu dont elle est la Mère, qu'elle en peut tout obtenir: c'est ce que les Pères appellent omnipotentia supplex. En cela, comme on le voit, elle ne sort pas du rôle de créature, et laisse à Dieu le souverain domaine, qui lui donne un droit exclusif à l'adoration. Au quatrième siècle, la secte des Collyridiens (Cette secte, née en Thrace, tirait son nom de petits gâteaux d'orge, colludrai ou colluridez, qu'elle offrait à la sainte Vierge. Hist. eccl. de Fleury, liv. XVII, § 36.) imagina de déférer à la sainte Vierge un culte d'adoration directe, semblable aux hommages que les habitants de la Phrygie rendaient à Cybèle, ou les populations germaniques à la déesse Herta. L'Église aussitôt les anathématisa et bannit de son sein ceux qui ne voulurent pas renoncer à cette eurreur monstrueuse.

IV. Le culte de Marie ainsi précisé, si nous voyons dans le corps de cet ouvrage les populations recourir à elle dans toutes leurs peines avec une confiance sans bornes, si souvent les pécheurs même confondent à ses piends leurs hommages avec les justes, il faut l'attribuer à l'instinct chrétien qui porte à croire, et certes avec justice, que la prière d'une Mère telle que Marie est toute-puissante sur le coeur d'un Fils tel que Jésus, que Jésus-Christ comme bon Fils, sait gré de tout l'amour qu'on porte à sa Mère, qu'il nous aime en proportion de cet amour, qu'il en récompense toujours par des faveurs spéciales, et que par toutes ces raisons la prière à Marie est pour l'âme affligée ou coupable un des plus puissants moyens d'obtenir l'assistance en ce monde et le salut dans l'autre. Ce n'est pas que, sans la pratique des commandements, personne puisse entrer au Ciel et que la dévotion à Marie soit un titre à se dispenser d'aucun devoir. Assurément celui-là serait un insensé, qui vivant dans le crime se promettrait le pardon, parce qu'il honorerait Marie du bout des lèvres, qu'il porterait ses livrées ou serait enrôlé dans ses confréries. Mais cependant, et des faits incontestables le prouvent, malgré cette folie, des pécheurs se sont rencontés qui, dans leurs égarements, n'avaient conservé du christianisme que la dévotion à Marie; et ils y ont trouvé le retour à la vie. C'étaient des âmes vieillies dans le crime, enfoncées dans le désordre; et Marie, invoquée par ces bouches impures, n'est point restée sourde à leurs voix, et la vertu de son nom a converti des coeurs que n'avaient ébranlés ni les exhortations les plus tendres, ni les menaces les plus terribles, ni tout ce que peut inspirer un zèle ardent qui voit périr une âme: example qui ne doit pas sans doute enhardir la témérité ni favoriser le désordre, mais animer la confiance et relever les courages abattus.

V. Cet entraînement des peuples vers Marie s'explique par une autre considération; c'est le charme qu'offre son culte à la piété chrétienne. Marie ayant été constituée par Jésus agonisant Mère des hommes en même temps qu'elle était Mère de Dieu par l'Incarnation, son culte n'est que le doux rapport d'un enfant avec une mère, et une mère essentiellement bonne, dont l'unique mission est d'être miséricordieuse. Nous devons craindre son Fils parce qu'il est notre juge; mais Marie, nous devons l'aimer sans la craindre, parce qu'elle n'est que mère, chargée d'aimer et non de punir, de prendre en pitié notre misère, notre malice même, et de guérir ceux qui veulent se laisser guérir. Tout dans son culte respire donc douceur, confiance, amour; Marie est la douceur même, la Vierge clémente, l'étoile de la mer qui conduit les naufragés au port. Voilà pourquoi, à toutes les époques et dans tous les lieux, son culte a été si populaire; c'est un culte qui va au coeur, qui repose l'âme fatiguée, qui console le coeur affligé, qui rassérène l'esprit désolé, qui fait du bien à tous.

VI. Cette grande bonté de la sainte Vierge s'est produite au dehors par des miracles sans nombre. Nous ne les dirons pas tous, il faudrait pour cela d'énormes volumes; nous en signalerons seulement quelques-uns parmi les plus autorisés, en nous appuyant sur deux principes qui doivent guider tout esprit sage en cette matière: le premier, c'est de se tenir en garde contre une trop grande crédulité qui accueillerait sans examen comme miraculeux tout fait extraordinaire, même peu constaté. L'Église, pour prémunir ses enfants contre cet écueil, a défendu de publier officiellement aucun miracle sans qu'au préalable elle l'ait sévèrement examiné et se soit prononcée sur sa réalité; le second principe, c'est de ne pas préjuger la négative contre le miracle sans connaissance de cause, et de n'en pas accueillir le récit avec un esprit de défaveur et d'incrédulité, avec la pensée préconçue qu'il n'y en ait pas. Rien de plus injuste que cette prévention défavorable: est-ce donc qu'un miracle coûte plus à Dieu que la chose du monde la plus naturelle? Est-ce qu'il lui est plus difficile de multiplier cinq pains, de manière à nourrir cinq mille hommes, que de faire produire à la terre, avec quelques grains qu'on lui confie, de quoi nourrir tout le genre humain? Et d'un autre côté, est-ce que Marie notre Mère ne voudrait pas demander des miracles pour ceux qui l'invoquent avec confiance, et si Marie les demande, est-ce que le Fils de Dieu aime assez peu sa Mère pour les lui refuser? Non, certainement; et quiconque comprend la valeur de ces observations sera plutôt incliné à préjuger le miracle jusqu'à preuve du contraire; s'il ne le croit pas, il respectera du moins la croyance d'autrui, et si l'Église se prononce en faveur du miracle, il l'admettra avec bonheur et le croira fermement.

VII. Dans nos récits, nous nous sommes appuyé le plus souvent possible sur des monuments historiques auxquels nul homme sensé ne peut refuser créance; mais quelque-fois aussi nous avons puisé dans les légendes et les traditions des peuples. A ce mot, le critique prévenu gémit de pitié, l'homme de bel esprit sourit ironiquement, l'homme de bon sens écoute ou lit avec bonheur, non pas qu'il croie aveuglément tout ce que contient la légende ou tout ce que raconte la tradition, mais il sait honorer le certain, respecter même l'incertain comme pouvant être vrai, rendre hommage en tous cas à la surabondance de foi, à la piété sincère qui inclinent à croire que Dieu et Marie nous aiment jusqu'à faire pour nous des miracles; enfin il sait se tenir en garde contre le défaut de foi, contre l'orgueilleuse raison qui incline à accuser de faux tout ce qu'on raconte de la bonté de Dieu ou de Marie sa Mère. Du reste, quoi qu'on pense de la légende, il faut bien se souvenir que le fait qu'elle raconte est seulement l'occasion, mais non la base de la dévotion des peuples envers Marie; le fait peut être faux, mais la dévotion à Marie demeure vraie et éminemment raisonnable. Ainsi un événement quelconque, comme la découverte prétendue miraculeuse d'une statue, peut être une fable admise à la légère par la crédulité; mais la dévotion à Marie, qui s'est développée à cette occasion, n'en est pas moins fondée sur les principes solides du christianisme.

VIII. La piété des peuples, provoquée par le fait légendaire ou autrement, se produit au dehors en diverses manières. Sa première et sa plus commune manifestation consiste dans l'érection de statues devant lesquelles on vient adresser à Marie ses hommages et ses prières; ce n'est pas que le vrai catholique attache une vertu au bois ou à la pierre; il sait que ces éléments matériels sont impuissants; mais il sait aussi que Dieu, comme maître de ses dons, peut y apposer les conditions qu'il lui plaît et faire dépendre le succès des prières de la circonstance de la statue devant laquelle on les fait, parce qu'alors la statue, prenant à nos yeux un caractère plus vénérable, excite davantage la piété et la ferveur. C'est un fait d'expérience que l'esprit se recueille mieux, le coeur s'impressionne davantage, la prière devient plus fervente devant telle statue qu'ont consacrée les miracles obtenus à ses pieds. -- Ces statues du reste sont en général assez peu gracieuses, petites, mal conformées et noires; l'art et le goût n'ont guère à s'en féliciter. Mais Dieu veut nous montrer par là qu'en ceci comme en tout le reste les moindres instruments lui sont bons pour faire les plus grandes choses. Si la statue est souvent noire, c'est pour rappeler la parole du Cantique des cantiques que l'Église applique à la sainte Vierge: Je suis noire, mais je suis belle. Nigra sum, sed formosa. C'est pour nous faire souvenir que la beauté qui plaît au coeur de Dieu n'est pas la beauté du corps, mais celle de l'âme: Omnis gloria filiae regis ab intus. En plusieurs endroits, la statue est présentée comme ayant été trouvée par un boeuf ou un agneau creusant la terre de son pied. Que cela soit vrai ou faux, qu'importe, quant au culte de la sainte Vierge, qui repose sur l'essence même du christianisme? qu'importe surtout, quand Dieu prouve par des miracles qu'il aime à voir honorer et prier Marie devant cette statue?

IX. La piété des peuples se produit en second lieu par des églises ou des autels élevés en l'honneur de Marie. Sans doute Dieu seul a droit d'avoir des temples et des autels, parce que le sacrifice, étant la reconnaissance du souverain domaine dans celui à qui on l'offre, ne peut s'offrir qu'à Dieu seul; mais les églises ou autels élevés en l'honneur de Marie ne cessent pas pour cela d'être consacrés à Dieu seul. C'est là qu'on lui offre le sacrifice d'actions de grâces, les louanges et les bénédictions des peuples pour tout ce qu'il a conféré à Marie de grandeur, de pouvoir, de vertu, et qu'on s'excite à honorer tant de grandeur, à invoquer tant de puissance, à imiter tant de perfection, afin de le mieux aimer et servir; de sorte qu'en dernier résultat à Dieu seul revient l'honneur et la gloire: soli Deo honor et gloria. On peut même dire que nulle part il ne paraît plus grand que dans ces sanctuaires, qui sont comme les palais et les portiques de sa miséricorde; nulle part on ne le prie mieux, parce que là tous les souvenirs du passé et tous les charmes du présent portent à la vertu, là l'âme se recueille, se repose, recouvre la paix, reçoit la grâce, goûte les joies de la religion, agrandit ses désirs et les élève jusqu'au Ciel; de là on sort toujours meilleur; et, avec Marie pour étoile, on reprend avec une ardeur nouvelle sa navigation sur l'Océan du monde vers la céleste patrie. Qu'on interroge les pieux visiteurs de Notre-Dame des Victoires ou de Notre-Dame de la Garde, du Puy, de Fourvières, de Chartres, de Roc-Amadour, de Boulogne ou de Liesse, de Bétharram et de Buglosse, de Verdelais et de Cléry, et tous d'une commune voix diront combien Dieu est glorifié dans les sanctuaires de Marie.

X. De là s'est introduit dans l'Église l'usage des pèlerinages qui, à certaines époques de l'année, amènent les fidèles en foule aux sanctuaires de la Mère de Dieu. Ce n'est pas qu'on ne puisse prier partout, et que la sainte Vierge n'entende de tous les points du globe les prières qu'on lui adresse; mais il y a dans le pèlerinage fait chrétiennement, c'est-à-dire par un motif de religion, pour y prier, y communier, y devenir meilleur, une grâce spéciale qui ne se trouve point ailleurs. Le souvenir de tant de chrétiens à la foi ardente qui se sont agenouillés là où nous sommes, la pensée des grâces insignes qu'ils y ont obtenues, le recueillement de ces religieux sanctuaires, l'exemple de ceux qui nous accompagnent dans ces saints voyages, tout surexcite la confiance, produit dans lâme des impression neuves et fécondes et porte à prier d'un meilleur coeur; car l'homme, n'étant pas pur intelligence, a besoin d'être aidé par des signes extérieurs. Marie de son côté nous dit par le langage des miracles qu'elle a pour agréable le concours des peuples à certains sanctuaires. A ces grâces spéciales et personnelles des pèlerinages se joint un avantage public: ces grandes manifestations religieuses sont un reproche utile aux indifférents, un stimulant pour les tièdes, un sujet d'édification pour tous, et apprennent aux populations endormies qu'elle est encore vivante au fond des âmes, cette religion que quelques voix ennemies proclamaient défaillante ou peu-être déjà morte. C'est donc une bonne et sainte chose que les pèlerinages, et nos pères le savaient bien, puisqu'il fut un temps où la France, presque toute l'Europe et l'Asie étaient presque sans cesse traversées par des pèlerins qui allaient porter leurs voeux à quelques sanctuaires que leur signalait l'instinct de la piété chrétienne.

XI. Aux églises de la sainte Vierge sont souvent attachées des confréries, autre manière de traduire ses sentiments envers la Mère de Dieu. Personne n'ignore la puissance de l'association; et si le génie du mal s'en sert pour ses sinistres desseins, pourquoi la religion aurait-elle négligé ce moyen de maintenir ou de faire rentrer ses enfants dans la bonne voie? Nous verrons dans le cours de cette histoire comme chaque classe de la société avait sa confrérie, avec sa bannière de la sainte Vierge sous laquelle elle était fière de marcher dans les solennités religieuses, avec ses exercices spirituels et ses règlements ou statuts qui disaient à chacun ce qu'il fallait faire pour se conserver toujours chrétien, c'est-à-dire fidèle à tous ses devoirs; et de là résultait, en même temps que la gloire de la religion, régulatrice suprême et infaillible de tout ce qui est bien, le bonheur de l'individu, de la famille, de la patrie, de la société qui ne connaissait point alors tous ces étranges bouleversements d'idées et d'ordre dont nous sommes les témoins.

XII. Nous avons inséré dans ce premier volume quelques gravures des types les plus anciens ou les plus célèbres de la sainte Vierge, avec le sceau remarquable de l'abbaye de Jouarre. Nous espérons en ajouter plusieurs autres dans les volumes suivants.

XIII. Nous parlons souvent dans le corps de cet ouvrage de collégiales, de chapellenies et de prieurés. Comme ces expressions pourraient n'être pas comprises des lecteurs peu familiarisés avec le langage ecclésiastique, nous prévenons qu'il faut entendre par collégiale une réunion de prêtres chargés de faire dans leur église le même office que font les chanoines dans les cathédrales; une chapellenie est un titre qui oblige à desservir une chapelle moyennant un revenu qui y est attaché; un prieuré est une communauté de religieux vivant sous un supérieur qu'on nomme prieur. Si le prieuré est chargé de desservir une paroisse, on l'appelle prieuré-cure. Si le prieuré n'a ni religieux ni paroisse, on l'appelle prieuré simple. Si le prieur est dispensé de la résidence et jouit cependant du revenu, on l'appelle prieur commendataire.

XIV. Pour nous conformer au décret d'Urbain VIII, nous déclarons que, s'il nous arrive de donner à quelque pieux personnage la qualification de saint, nous voulons dire seulement qu'il fut remarquable par sa vertu, et nous n'entendons en aucune manière prévenir le jugement de l'Église. Il en est de même des faits merveilleux que nous rapportons: nous ne leur attribuons d'autre autorité que celle qu'ils ont dans les auteurs dont nous alléguons le témoignage.


HISTOIRE

DU

CULTE DE LA SAINTE VIERGE

EN FRANCE.


PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE DE PARIS.

Dans le dessein que nous avons conçu de tracer le tableau du dévouement de la France entière au culte de Marie, nous nous sommes demandé: Par où commencer ce grand travail? A quels diocèses donner la priorité? Personne, nous le pensons, ne sera surpris de notre choix. Il est dans l'ordre, comme dans la nature, que nous parlions d'abord de ce que nous connaissons le mieux, de ce que nous avons sous les yeux et touchons pour ainsi dire de nos mains. Là, les renseignements plus abondants nous mettent à même de donner plus d'intérêt au commencement de notre ouvrage, et par cet intérêt d'exciter l'émulation des diocèses qui pourraient ajouter de nouveaux détails à ce qu'ils nous ont déjà envoyé, afin de figurer avec plus d'honneur dans le grand tableau que nous offrons à tous les coeurs catholiques.

Nous commençons donc par la province ecclésiastique de Paris. Cette province comprend six diocèses. Paris, Blois, Chartres, Meaux, Orléans et Versailles. Nous allons parcourir successivement ces diocèses, et y suivre comme à la trace la dévotion des peuples envers la sainte Vierge depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours.

DIOCÈSE DE PARIS.

Le diocèse de Paris, un des premiers de la chrétienté par son influence sur la France et sur le monde, est encore un des premiers par sa dévotion à la très-sainte Vierge. C'est là un fait patent à toutes les époques, et qu'on trouve écrit en quelque sorte à tous les horizons du diocèse. Transportez-vous à la métropole comme à un centre commun; regardez où vous êtes, regardez tout autour de vous; la dévotion à Marie vous apparaît partout, attirant les populations par ses charmes, leur inspirant des goûts de pureté et d'innocence, portant toutes les âmes à la vertu. Vous la voyez rayonner de Notre-Dame de Paris à toutes les parties du diocèse, comme les rayons lumineux autour du foyer. Pour constater ce fait si remarquable et peut-être jusqu'à présent trop peu remarqué, nous étudierons, au point de vue du culte de Marie: 1º l'ancien Paris, qui n'était autrefois que l'île formée par la Seine, qu'on appelle aujourd'hui la Cité; 2º la rive gauche de la Seine, 3º la rive droite; 4º le territoire en dehors de Paris, 5º l'esprit du diocèse considéré dans son ensemble.

Le Cartulaire de Notre-Dame de Paris, publié par M. Guérard en quatre volumes in-4º, contient presque toutes les chartes qui nous ont servi pour connaître ce qui regarde le diocèse de Paris: il en est la dernière et la plus exacte édition.

 

CHAPITRE PREMIER.

DU CULTE DE LA SAINTE VIERGE DANS L'ANCIEN PARIS.

Quoique le culte de la sainte Vierge remonte à l'origine même du christianisme, puisqu'il en fait partie essentielle, il est diffile d'en trouver des traces à l'époque où saint Denis évangélisa la Cité. Car alors les premiers chrétiens, en butte à des persécutions qui ne se ralentissaient quelques instants que pour se rallumer avec plus de fureur, loin d'avoir des temples publics, trouvaient à peine des asiles assez secrets pour se dérober aux recherches de leurs cruels ennemis. Évidemment, dans des circonstances aussi difficiles, saint Denis n'aura pu réunir ses néophytes que dans des cryptes ou lieux souterrains qu'on ne peut connaître exactement, pour les instruire et les faire participer aux saints mystères. Ses successeurs les plus rapprochés, placés dans des conditions non moins orageuses, et prêchant dans des lieux encore arrosés de son sang, n'auront guère pu faire davantage. Mais lorqu'en 313 Constantin eut placé la religion sur le trône, et autorisé ou plutôt encouragé la pratique publique du christianisme, aussitôt les évêques de Paris s'occupèrent de faire construire dans la Cité une église qui leur servit de cathédrale; et quelle fut cette première église? S'il était démontré que ce fut une église consacrée à la Mère de Dieu, ne serait-ce pas là un fait bien digne d'être signalé au début de l'ouvrage que nous entreprenons? Quel coeur chrétien ne caresserait avec amour cette pensée, que la première église où Dieu a reçu des hommages publics et solennels sous le ciel de Paris a été consacrée sous le patronage de la Vierge-Mère, qui a ainsi partagé avec son Fils les prémices du culte public dans l'antique Lutèce? Qui ne serait heureux de rencontrer une église Notre-Dame au berceau même du christianisme, et dans la suite constamment honorée comme telle par tous les âges chrétiens? Or, c'est là le beau spectacle qui va nous apparaître par l'étude de l'histoire.

Pour le bien faire ressortir, il faut distinguer deux époques. La première depuis l'arrivée de saint Denis à Paris jusqu'au règne de Clovis; la seconde depuis Clovis jsqu'à nous. Quant à la première époque, il ne nous reste de toute l'histoire du christianisme dans l'ancien Paris que peu de documents, encore très-imparfaits; les uns sur l'apostolat et le martyre de saint Denis, les autres sur les vies de saint Marcel et de sainte Geneviève; et la vie de saint Marcel est la seule qui nous parle d'une église bâtie sur les bords de la Seine et dans l'île, église unique alors, puisqu'elle est seule mentionnée, et que d'ailleurs elle suffisait bien à la chétive bourgade celtique qui devait devenir un jour l'Athènes du monde, église où officiait l'évêque et qui était par conséquent l'église cathédrale. Mais ce document incomplet ne nous dit point le nom de l'église. Comment donc le savoir? Le seul moyen de le découvrir, c'est d'aller à sa recherche par la voie de l'induction, en demandant à la seconde époque ce que la première ne nous dit pas. Dans la première époque, la cathédrale n'est pas nommée, parce qu'étant alors la seule église de la Cité, elle était suffisamment désignée par le nom générique d'église: dans la seconde époque, au contraire, quand, sous Clovis et ses successeurs, on eut bâti plusieurs églises, il fallut bien l'appeler par son nom pour la distinguer des autres, et ce nom par lequel on l'appela ne put être autre que le vocable sous lequel elle avait été consacrée dès le principe. Et peu importe à l'objet de nos recherches que ce fût la cathédrale même primitive ou une autre cathédrale bâtie en sa place, puisqu'il n'est nullement probable qu'en reconstruisant la cathédrale on en ait changé le vocable.

Toute la question se réduit donc à savoir quel nom ont donné à la cathédrale de Paris les premiers monuments qui la nomment et tous les âges postérieurs. S'ils l'ont appelée l'église Notre-Dame, en lui assignant ce vocable, non comme nouveau, mais comme usuel et déjà ancien, nous en induiront, au moins avec grand probabilité, que la cathédrale a été dès le principe une église de la sainte Vierge; c'est-à-dire, comme on le voit, que la seconde époque nous renseignera sur la première. Or c'est un fait facile à établir qu'à partir du sixième siècle, époque oû pour la première fois la cathédrale de Paris porte un nom dans l'histoire, elle est appelée l'église Sainte-Marie, l'église de la sainte Mère de Dieu, l'église de Notre-Dame.

En effet, le premier monument historique qui nomme la cathédrale, c'est la charte de Childebert, successeur immédiat de Clovis, en date du mois de janvier 558 (1).

(1) Nous suivons dans cette date la chronologie de Gérard Dubois, auteur d'une histoire latine du diocèse de Paris, malheureusement inachevée, aussi remarquable par sa judicieuse critique que par son excellente latinité. Cet habile historien a remarqué dans une très-ancienne copie de la charte de Childebert, conservée aux archives du chapitre de Paris*, une lacune entre les lettre numérales X et VII; la vétusté en a fait disparaître une lettre qu'il présume avoir été la lettre L, de sorte qu'au lieu de lire, comme certains auteurs qui n'ont tenu aucun compte de la lettre disparue par la vétusté, l'an XVII du règne de Childebert, il faut lire l'an XLVII; et comme le règne de Childebert a commencé en 511, époque de la mort de Clovis, la quarante-septième année de son règne correspond à l'année 558 de l'ère chrétienne, qui est la vraie date de cette charte, et s'accorde parfaitement avec ce qui y est dit de saint Germain, puisque celui-ci monta sur le siège épiscopal en 554 ou 555.

* Cette charte, extraite du cartulaire du chapitre de Paris qui a pour titre Le petit pastoral, a été imprimée en 1639 par Jacques Dubreuil dans son Théâtre des antiquités de Paris, et en 1843 dans l'ouvrage intitué Dimplomata, chartae, etc. t. I, p. 115.

Ce prince était malade dans sa maison de campagne de Chells (Cellas), située au confluent de l'Yonne et de la Seine, et abandonné des médecins qui désespéraient de sa guérison, il appelle à son secours Germain, évêque de Paris. Celui-ci se rend aussitôt à la demande de son souverain, prie pour lui, applique ses mains vénérables sur les endroits où se fait sentir la douleur, et le royal malade recouvre aussitôt une santé sur laquelle il ne comptait plus. En reconnaissance d'un si grand bienfait, Childebert, par une charte solennelle, fait don de divers domaines à l'église qu'il appelle "l'église mère de Paris, dédiée en l'honneur de Marie, mère de notre Seigneur Jésus-Christ, et dans laquelle on voit officier et présider le seigneur évêque Germain; Matri ecclesiae parisiacae, quae est dedicata in honore sanctae Mariae Matris Domini nostri Jesu Christi.... ubi ipse domnus Germanus praeesse videtur." Or, peut-on désigner plus clairement la cathédrale de Paris que par ces mots: l'église mère où l'on voit présider l'évêque? et peut-on l'appeler l'église de la sainte Vierge ou l'église de Notre-Dame dans un langage plus net et plus précis que celui-ci: l'église qui a été dédiée en l'honneur de sainte Marie? expressions qui, prises dans leur sens rioureux, font remonter la dénomination d'église Notre-Dame à l'époque même de sa dédicace ou de sa consécration, c'est-à-dire à sa primière origine, puisque, d'après les règles ecclésiastiques, on ne peut ni se servir d'une église sans auparavant la consacrer ou la bénir, ni la consacrer ou la bénir sans la dédier sous un vocable particulier. Et cette interprétation est confirmée encore par les chartes de nos rois, qui, comme nous le verrons plus tard, disent positivement que la cathédrale a été fondée en l'honneur de la Mère de Dieu. In honore Dei Genitricis fundata (1).

(1) L'abbé Lebeuf, qui, dans son Histoire du diocèse de Paris, rejette la charte de Childebert pour en avoir mal compris la date, admet néanmoins que la cathédrale de Paris possédait au sixième siècle les domaines mentionnés dans la charte, savoir: la maison royale de Celles, un petit domaine en Provence, dont les plants d'oliviers devaient fournir à l'église son luminaire, et enfin des salines à Marseille; mais il ne peut assigner l'origine de ces propriétés. Dom Bouquet, dans son savant Recueil des historiens français, a été mieux avisé, et admet cette charte sans conteste.

Nous ne dissimulons pas que la charte de Childebert ajoute au vocable de la Mère de Dieu le nom de plusieurs saints, savoir: des saints martyrs Étienne et Vincent, des douze apôtres et autres saints dont on possédait les reliques. Mais cette addition n'infirme en rien notre thèse; elle prouve seulement que ce qui existe encore aujourd'hui dans beaucoup d'églises avait lieu alors, c'est-à-dire qu'au patron principal on ajoutait des patrons secondaires. C'est ainsi que deux autres chartes de Childebert, bien incontestablement authentiques, désignent la cathédrale du Mans sous le double vocable de sainte Marie et des deux saints martyrs Gervais et Protais (2)

(2) Analecta vetera, t. III, p. 86 et 94. -- dom Bouquet, Recueil des historiens français, t. III, p. 618.

De même, pour la cathédrale de Paris, quoique la sainte Vierge en fût patronne principale, Childebert nomme comme patrons secondaires: 1° saint Étienne, parce que les miracle éclatants opérés à la translation de ses reliques, dans le siècle précédent, célébrés par la bouche éloquente de saint Augustin devant tout le peuple d'Hippone qui en était témoin oculaire, redits si magnifiquement dans son immortel ouvrage de la Cité de dieu, avaient retenti dans tout l'univers et rendu grand et cher à la foi le nom du premier des martyrs; 2° saint Vincent, martyr de Saragosse, parce que le roi qui avait rapporté de son expédition d'Espagne, comme le plus récieux de tous les trophées, les reliques de ce saint diacre, les avait fait déposer à la cathédrale en attendant l'achèvement de l'église qu'il faisait construire pour les recevoir, et qui est aujourd'hui Saint-Germain des Prés (1).

(1) Il est en effect constant, par la Vie de saint Droctovée *, premier abbé de Saint-Vincent, que l'église ne fut consacrée qu'après la mort de Childebert. Il y est dit que, les évêques et les prélats du royaume étaint venus à l'aproche de la solennité de Noël rendre leurs hommages au roi, dont ils ignoraient encore la mort, saint Germain profita de leur présence pour consacrer avec toute la pompe possible l'église dans laquelle il venait d'enterrer le prince fondateur, qu'il la dédia, ainsi que le monastère contigu, à sainte Croix et à saint Vincent, et y installa une communauté religieuse, à la tête de laquelle il mit son disciple Droctovée.

* Cette vie fut écrite au neuvième siècle par Gislemar, moine de l'abbaye Saint-Vincent, et a été insérée dans les actes de l'ordre de Saint-Benoît, d'où dom Bouquet a tiré ce fragment, qui se trouve au tome III, p. 436, de son recueil.

C'est faute de faire attention à ces usages liturgiques que plusieurs auteurs ont été amenés, par l'impossibilité d'expliquer les divers vocables consignés dans les monuments historiques, à supposer sans preuves, les uns, comme Sauval et Grandcolas, plusieurs églises bâties dans l'île, dont ils ne sauraient fixer ni l'auteur, ni l'occasion, ni l'époque, les autres, deux basiliques juxtaposées, et réduites plus tard en une seule. Toutefois, quoique la supposition de ces deux basiliques ne soit pas nécessaire pour expliquer la charte de Childebert, nous n'en nions pas l'existence. Nous croyons même plus probable que Saint-Étienne le vieux, où a été tenu le sixième concile de Paris, sous Louis le Débonnaire, était une église de Saint-Étienne attenante à l'ancienne cathédrale, et qui aura été détruite par Maurice de Sully pour bâtir la cathédrale actuelle.

Si l'on nous oppose une charte de Vandimir et d'Erchamberte, dont l'original sur papyrus se conserve aux archives de l'Empire et que cite Mabillon (1),

 (1) De re diplomaticâ, p. 472 de l'édit. de 1682, et 474 de l'édit. de 1709. -- Diplomata, chartae, etc., t. II, p. 208.: Splendida marmoreis attollitur aula columnis, Et quia pura manet, gratia major inest. Prima capit radios vitreis oculata fenestris Artificisque manu clausit in arce diem. Cursibus aurorae vaga lux laquearia complet Atque suis radiis et sine sole micat. Hoc pius egregio rex Childebertus honore Dona suo populo non moritura dedit, Totus in affectu divinae legis inhaerens Ecclesiaeque juges emplificavit opes.

en date de l'an 690, laquelle ne désigne la cathédrale que sous le nom de Saint-Étienne, donamus donatumque perpetuo esse volumus, dit cette charte dans le latin de l'époque, fécond en solécismes, ad basilica domnae Stephanae in Parisius ubi domnus Sigofridus pontifex praeesse videtur, nous répondrons que cette pièce n'infirme ni la charte de Childebert, qui est plus ancienne de cent trente-deux ans, ni la tradition de tous les âges; elle prouve seulement que ses auteurs ont désigné la cathédrale par le nom de son patron secondaire, pour lequel peut-être ils avaient une vénération spéciale.

Nous tenons donc le titre d'église Notre-Dame donné à la première église bâtie à Paris comme un fait acquis à l'histoire dès le milieu du sixième siècle. Si de ce point de départ nous suivons dans la cathédrale le culte de Marie à travers les âtes, nous voyons d'abord Childebert porter l'élan de sa reconnaissance bien au delà des donations indiquées dans sa charte. Le poëte-évêque Fortunat nous le représente (2) ornant l'église Notre-Dame à ses frais, et lui donnant de brillantes colonnes de marbre et des vitraux radieux.. (2) Pièce XI du liv. II.

C'est-à-dire: Des colonnes de marbre soutiennent un splendide édifice, d'autant plus gracieux qu'il est plus pur. Éclairé par de magnifiques vitraux, il reçoit les premiers rayons du soleil, et l'habile artiste a su renfermer la lumière entre les murs du temple. L'aurore chaque matin inonde les lambris de sa lumière incertaine et les illumine de ses rayons avant ceux du soleil. Telles sont les précieuses et immortelles largesses faites à son peuple par le pieux roi Childebert, qui, tout entier dévoué de coeur à la loi de Dieu, a accru de plus en plus les magificences de l'église (1).

(1) Quelques éditeurs de Fortunat appliquent ces ves, composés après la mort de Childebert, à l'église Saint-Vincent, aujourd'hui Saint-Germain des Prés. Nous croyons que c'est à tort, car 1° la pièce est intitulée De ecclesiâ partisiacâ, ce qui indique l'église par excellence, l'église cathédrale; 2° elle est précédée d'une pièce de poésie adressée Ad clerum parisiensem, ce qui indique qu'il s'adresse dans ses vers à tout le clergé de Paris, et par conséquent qu'il parle ici de la cathédrale, qui seule est l'église de tous; 3° surtout, la pièce ne parle pas d'une construction nouvelle, mais d'embellissements et de magnificences ajoutées à dautres magnificences: Ecclesiaeque juges amplificavit opes.

Peu après, nous voyons l'auteur inconnu de la vie de saint Cloud, qui vivait dans la seconde moitié du sixième siècle, raconter que ce saint donna à l'église mère de Paris, c'est-à-dire, s'empresse-t-il d'ajouter, à Sainte-Marie, matri ecclesiae Civitatis, videlicet Sanctae Mariae, le monastère qu'il avait fondé dans la bourgade de Nogent, qui devait dans la suite s'appeler de son nom.

Vers la même époque, quand les chroniqueurs du sixième siècle, copiés par le compilateur Aymoin, rapportent que Frédégonde, après la mort de Chilpérice, se retira, emportant avec elle ses trésors, dans l'église de Paris, ils ont soin d'ajouter qu'ils entendent par là la basilique dédiée à la sainte Vierge, ad basilicam Parisiacae urbis, in honore sanctae Mariae dedicatam, et ils remarquent qu'elle s'y conduisit d'une manière qui prouvait qu'elle ne respectait ni le Saigneur ni sa Mère, dans la maison de laquelle elle avait trouvé un asile: Nec verebatur Dominum aut ejus Genitricem, in cujus manebat domo.

Mais c'est surtout au temps de Charlemagne qu'abondent les pièces qui assurent à la cathédrale de Paris, avec la vénération des rois et des peuples, le trite de Notre-Dame ou de Sainte-Marie. La primière est un décret de Charlemegne, dans un procès qui s'était élevé entre l'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Denis, et dont la solution avait été cofiée à l'épreuve judiciaire de la croix, subie par les champions que fournit chacune des deux parties. Le champion de l'évêque ayant succombé, Charlemagne constata le fait par un décret qui porte la date de la septième année de son règne, ou de l'an 775 de l'ère chrétienne, et qui redit jusqu'à trois fois que l'évêque a agi au nom de l'église de Sainte-Marie, de Saint-Étienne et de Saint-Germain (1): paroles qui ont paru décisives à Mabillon, lequel jusqu'à cette époque n'était pas d'accord avec nous. (1) Mabillon, De re diplomaticâ, lib. VI, p. 498.

 

 

 

À suivre!


Transcription P.O. Schenker, © by Éditions Immaculata, CH-9050 Appenzell (Suisse)